Venezuela, États-Unis et alliés stratégiques : quand l’unilatéralisme redessine l’équilibre mondial
- GenecoHaïti

- Jan 7
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L’opération américaine ayant conduit à la capture de Nicolás Maduro marque une rupture d’une rare intensité dans les relations internationales contemporaines. Elle ne constitue pas seulement un épisode supplémentaire dans le long bras de fer entre Washington et Caracas, mais un moment de bascule révélateur d’un monde où les rapports de force prennent de plus en plus le pas sur les mécanismes multilatéraux traditionnels. Pour en saisir la portée réelle, il est indispensable de dépasser la lecture strictement bilatérale et d’inscrire cet événement dans la configuration plus large des alliances stratégiques du Venezuela et de la recomposition des pôles de puissance mondiaux.
Depuis plusieurs années, le Venezuela n’évoluait déjà plus dans une relation classique avec les États-Unis. Isolé financièrement, frappé par des sanctions sectorielles et diplomatiquement marginalisé dans les enceintes occidentales, Caracas avait progressivement déplacé son centre de gravité international. La Russie, la Chine, l’Iran et, dans une moindre mesure, la Turquie, sont devenus des partenaires essentiels, non par affinité idéologique exclusive, mais par nécessité stratégique. Ces alliances ont permis au régime vénézuélien de maintenir un accès minimal aux marchés énergétiques, à des lignes de crédit alternatives, à des équipements militaires et à des appuis diplomatiques au sein des forums internationaux.
C’est précisément cette architecture d’alliances parallèles qui confère à l’opération américaine une portée dépassant largement le cadre vénézuélien. En procédant à la capture d’un chef d’État en exercice sans mandat multilatéral, les États-Unis envoient un signal clair à l’ensemble des puissances qui gravitent en dehors de leur orbite stratégique. Le message implicite est sans ambiguïté : les protections diplomatiques offertes par des alliances alternatives ne constituent plus une garantie absolue face à l’action directe d’une puissance hégémonique lorsqu’elle estime ses intérêts fondamentaux menacés.
Pour Moscou, déjà engagé dans une confrontation structurelle avec l’Occident, l’événement confirme la fragilité des équilibres fondés sur le droit international tel qu’il a été conçu après la Seconde Guerre mondiale. La Russie avait investi au Venezuela à la fois comme partenaire énergétique et comme point d’ancrage symbolique dans l’hémisphère occidental. La capture de Maduro affaiblit cet ancrage, sans pour autant provoquer une réaction frontale, révélant les limites pratiques des solidarités stratégiques lorsque le coût d’une escalade devient trop élevé.
La Chine, quant à elle, observe la situation avec une prudence calculée. Principal créancier du Venezuela et acteur central de sa survie économique, Pékin privilégie historiquement la stabilité et la non-ingérence. L’intervention américaine place la Chine face à une contradiction inconfortable : défendre le principe de souveraineté sans s’exposer à une confrontation directe, tout en protégeant ses intérêts économiques à long terme. Cette retenue illustre une tendance lourde du système international actuel, où les puissances émergentes évitent l’affrontement ouvert, préférant l’érosion lente de l’ordre dominant à sa contestation brutale.
L’Iran, pour sa part, voit dans l’événement une confirmation de sa propre vulnérabilité. Le partenariat irano-vénézuélien, fondé sur le contournement des sanctions et l’échange de savoir-faire énergétique et logistique, reposait sur une solidarité entre États sanctionnés. La capture de Maduro démontre que cette solidarité ne se traduit pas nécessairement par une capacité de dissuasion effective face à une intervention militaire directe.
Sur le plan juridique et normatif, l’opération américaine fragilise davantage un ordre international déjà mis à rude épreuve. En substituant une logique d’extraterritorialité pénale et de force coercitive à des mécanismes collectifs, Washington ouvre un précédent dont les implications pourraient se révéler durables. Ce précédent n’est pas seulement observé en Amérique latine, mais dans l’ensemble du Sud global, où de nombreux États perçoivent désormais la souveraineté comme conditionnelle, dépendante du rapport de force plutôt que du droit.
À l’intérieur du Venezuela, la capture de Maduro crée une situation paradoxale. Si elle affaiblit symboliquement le pouvoir exécutif, elle ne dissout pas pour autant l’appareil étatique ni le contrôle territorial exercé par les forces armées et les institutions loyales au régime. Elle risque même de renforcer, à court terme, une logique de fermeture et de radicalisation interne, en alimentant un discours de siège qui trouve un écho dans une partie de la population épuisée mais méfiante à l’égard des ingérences extérieures.
Pour l’Amérique latine et la Caraïbe, cet événement réactive des mémoires historiques profondes. Il rappelle que la région demeure un espace où les principes de non-intervention et d’autodétermination restent fragiles face aux intérêts stratégiques des grandes puissances. Pour des pays comme Haïti, souvent pris dans les reconfigurations géopolitiques sans en être les architectes, cette séquence pose une question fondamentale : quel espace reste-t-il pour une souveraineté effective dans un monde où la force tend à redevenir un instrument politique assumé ?
La capture de Nicolás Maduro ne clôt donc pas la crise vénézuélienne. Elle en ouvre une nouvelle phase, plus incertaine, où l’équilibre ne dépendra plus uniquement des dynamiques internes du pays, mais de la capacité des puissances alliées à redéfinir leurs stratégies face à un unilatéralisme très critiqué. Elle révèle, en creux, un système international où la règle n’est plus l’exception, et où la stabilité repose moins sur le droit que sur la gestion permanente du risque.
La Rédaction



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